Galerie Charlotte Norberg

« Escaliers : la verticale du possible »

Une exposition collective proposée par Gérard Xuriguera
et Anne-Laure Meyer

Exposition du 26 avril au 2 juin 2007
Adresse : 30 rue de Seine, 75 006 Paris
Horaires : mardi au samedi 11h-13h  et 14h30-19h00
Site web : www.galeriecharlottenorberg.com
Contact presse : Charlotte Norberg (01 43 26 46 70) et Anne Meyer (06 64 67 17 28).

L’exposition réunit peintures, sculptures, photos et installations de 40 artistes contemporains ; nombre d’entre eux avaient déjà abordé le thème de l’escalier dans leur œuvre, d’autres s’y sont essayés à notre invitation. Certains ont aussi souhaité enrichir leur participation d’un texte, comme si l’œuvre ne pouvait encore tout dire à ce sujet. Quelques oeuvres du 20ème siècle ont été jointes, en référence et pour rappeler la récurrence de l’escalier dans l’œuvre d’art.

Catalogue. Textes de Daniel Sibony, psychanalyste, Joëlle Decobert, auteur de L’escalier ou les fuites de l’espace, aux Editions L’Harmattan, Andreï Lebedev et de Anne Laure Meyer.

Pourquoi consacrer une exposition au thème de l’escalier ? (extrait)

Jean-Paul Albinet "Sédiments de crise"

Pour tenter de percer un mystère, pour pénétrer plus avant les arcanes de la création artistique, tout en sachant que ce mystère nous résistera.
L’escalier est un sujet souvent entrepris par les artistes – certains en ont fait un thème récurrent, d’autres l’abordent un jour, parfois dans leur jeunesse, d’autres encore le dessinent en un exercice secret, escaliers reliés en un engrenage labyrinthique qui s’étire et s’étend de feuille en feuille, de jour en jour, d’année en année, comme un exercice musical joué quotidiennement qui ouvrirait la porte de la création.

Ce sujet a figuré dans de nombreuses œuvres phares de l’histoire de l’art, de Rembrandt (le Philosophe en méditation) et Piranèse (les Carceri d’invenzione) à Duchamp avec son Nu descendant l’escalier, Pierre Roy et son Danger dans l’escalier. Les grands photographes l’ont utilisé comme décor, mais la plastique du décor devient vite prépondérante, reléguant en fait le personnage au rang de faire valoir.

Gabriela Morawetz, Promesse du contraire
Ttirage pigmenté sur toile & voile
160x107x11cm - 2007


Et l’escalier reste plus que jamais présent dans l’œuvre de nos contemporains. Ayant constaté son apparition, de loin en loin, dans son œuvre, Gabriela Morawetz avoue qu’elle n’être pas « descendue au fond d’elle-même » pour comprendre la raison qui a donné naissance à ce sujet. Sujet d’une œuvre ou processus inconscient de la création, inspiration ou introspection, la descente, les marches, les pas se confondent. De même que le philosophe de Rembrandt descend pas à pas au fond de la méditation, l’artiste vit le temps suspendu de la descente en soi. Cette exposition voudrait être une invitation au spectateur, à l’amateur d’art, à s’interroger sur la descente dans le néant, dans le gouffre qui est en soi, selon les mots de Peter Klasen, puis sur la remontée au jour de l’oeuvre, signe à capter, à contempler, à réfléchir.



L’Escalier – mélancolie

L’escalier est-il un moment heureux ? On n’oserait le dire. Est-il moment gris, ni blanc ni noir, un passage, un entre-temps ? Non, l’escalier n’est ni heureux ni neutre.
Pour Marcel Proust, il attire à lui et fixe dans le souvenir une indicible et inexplicable mélancolie :
« cet escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaquesoir et la rendait plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que sous cette forme olfactive mon intelligence ne pouvait plus en prendre sa part.  »

Enfermement, souffrance ou névrose aussi que la perception de l’escalier pour Sam Szafran, jeune homme émigré réfugié dans de minuscules chambres et greniers, tout en haut des immeubles parisiens, où toute la vie devait prendre place… Ce motif récurrent jusqu’à l’obsession, magnifié, se fragmente en multiples et complexes variations autour de « l’escalier en tornade », qui monte ou plonge dans les ténèbres avec parfois, tout en bas, l’espoir multicolore des boîtes de pastels, promesse d’éblouissements et de création.

L’Escalier – danger

Peter Klasen 
« Chambre N°18 » - 1978
Acrylique sur toile - 180 x 260 cm


Toujours une appréhension inconnue, une crainte irrationnelle chez le surréaliste français Pierre Roy. Il explique à propos de Danger dans l’escalier, où l’on voit un python glisser vers le spectateur le long de l’escalier de bois d’un immeuble parisien : « Cette peinture a été exécutée sous l’emprise du sentiment de peur qui me gagne lorsque je rends visite à quelqu’un que je ne connais pas, dans une maison étrangère où je ne connais personne. La crainte de me trouver nez à nez avec un cambrioleur, une concierge irascible ; la peur d’une mort subite ou d’un dentiste. »

Lorsqu’il n’est pas associé au danger ou à la manifestation du fatum, l’escalier crée un climat d’attente, il raconte moins un évènement qu’il ne suggère des expériences possibles ou des états d’esprit.

L’Escalier – progression vers l’accomplissement

Traditionnellement, le labyrinthe symbolise le monde de la connaissance, et l’escalier en forme souvent l’accès ou l’articulation. Umberto Ecco crée dans le Nom de la rose un labyrinthe spatial, la bibliothèque, dont les discussions théologiques sont les prolongements. L’entrée se fait d’abord par la noire ouverture sur des escaliers humides : comme chez Rembrandt, il faut descendre et d’abord en soi, considérer que la mort rend vaine l’aventure, puis pénétrer dans les profondeurs du savoir accumulé. La Bibliothèque de Babel de Borges, qui contient tous les livres jamais écrits et publiés, s’élève comme une gigantesque et infinie cathédrale divisée par des paliers et des volées de marches en espaces plus restreints…
Arman
Bronze - 23 x 13 x 9 cm


Elle représente certainement notre sentiment d’impuissance devant l’immensité du monde connu, du savoir et de la littérature, notre perplexité devant l’océan des signes que nous tentons, à travers notre vie, de lire et d’interpréter.

Mémoire, passage, transmission

Alain Kleinmann perçoit que les objets, les lieux portent quelquefois tant de stigmates, tant d’histoire, tant de tristesse ou tant d’espérance qu’eux aussi se souviennent, et sont porteurs d’une potentialité de « mémoire » qui ne peut en fait exister que dans le champ visuel – apparences, traces, usures… L’escalier y a une double portée : lieu chargé en lui-même de souvenirs et d’histoire, il est aussi celui qui conduit au grenier de la mémoire. Il est aussi l’un des rares objets, selon ce peintre, à symboliser l’activité humaine.

Il existe encore beaucoup de versions de l’escalier. Il faudrait comme aux « cadavres exquis » que chacun livre son escalier en une image, en un mot.

Gérard Garouste - « L’autre rive » 1999-2000
Huile sur toile - 130 x 81cm

Il faut bien convenir, après avoir tenté d’en explorer les montées et les obliques, la pente et les paliers, que l’escalier garde son mystère. Mais si l’escalier le plus banal n’est pas tout à fait sans mystère à nos yeux, s’il nous fascine tant, s’il nous attire et nous effraie, alors l’escalier n’est-il pas tout simplement la métaphore de notre existence, ce qui sépare la naissance de la mort, ce qui EST entre le commencement et la fin ?

Source Texte : Anne-Laure Meyer
Tous droits réservés

L'Escalier
ou
L'œuvre en marches
(extrait)

L'œuvre d'art relie deux narcissismes - celui de l'artiste et du public -, avec l'idée que chacun d'eux, frappé d'un manque, attend de l'autre un signe d'apaisement, de jouissance, de reconnaissance. Et cet entre-deux narcisses qui ailleurs est le lieu même du choc violent, devient dans l'œuvre un lieu de rencontre passionnée. Ici, l'entre-choc des narcissismes se sublime comme dans l'amour, même si on doit se séparer insatisfait ou non comblé. Il y a dans l'art contemporain une permission narcissique réciproque (chez le public et chez l'artiste), elle est reconnue, consentie, simplifiée: on peut s'y prendre pour dieu ou diable, déchet ou merveille, l'essentiel est que ça vive, que ça ait une réalité - assez riche pour être l'objet d'un partage, d'un passage.

L'escalier, comme traversée des niveaux superposés de nos mémoires, symbolise les dégradés de l'acte créatif. Les marches s'articulent entre haut et bas mais aussi entre deux tubes creux, dont l'un pénètre l'autre (comme font les deux narcissismes): un tube a pour paroi le mur de droite quand on monte; l'autre, la petite rampe centrale qui entoure l'axe. Dans le petit tube, il y a parfois un ascenseur… Ces deux parois remplacent les deux montants d'une échelle: à droite couleur de ciel, à gauche couleur de terre…

Catherine Lopes Curval
« L’estrade »  2004
Acrylique sur toile - 200 x 200 cm

L'art contemporain est l'histoire matérielle de l'identité impossible qui se cherche à l'infini entre deux rampes ou deux parois, avec l'espoir de s'élever, de quelques marches, et que le désir monte vers non pas un but mais une autre lumière; un ciel ouvert.
Cette montée doit se garder d'une autre folie: celle de la tour de Babel dont l'escalier tournant veut vraiment toucher l'idéal; du coup, il se rétrécit à chaque tour jusqu'au point culminant devant l'impasse béante.
        


Source Texte : Daniel Sibony, psychanalyste
Tous droits réservés

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